Affaire Pérès-Martinez, la foire aux mensonges

Préambule

Cet article relate de manière volontairement abrupte une histoire de moeurs riche de multiples nuances. Pourquoi être aussi frontal avec tant de victimes éplorées ? Constatons ensemble que la déception des unes et des autres va toujours dans des directions diamétralement opposées. La nuance, dans ces conditions, ne sert qu’à flouter les faits et mobiles. Elle crée un espace de sauvegarde pour les réalités alternatives. La diversité doit être défendue, c’est vrai, mais pas quand le sujet implique une règle sociale fondamentale. Pas quand il y a eu meurtre. Ici c’est l’unisson qu’il faut vigoureusement tonner.

Le mauvais voisin

Il faut un point de départ à toute affaire de meurtre. Ici il s’agit clairement de l’emménagement de la famille Martinez à côté des Pérès. Olivier Pérès n’est pas un tueur. Toute sa carrière montre une inclinaison contraire. Éric Martinez, lui, joue au tueur. Mythomane, il manipule ses auditeurs et fait croire que rien ne lui est impossible, voire interdit. Il s’invente une carrière militaire et laisse supposer un poste dans le renseignement. Permis légal de tuer ?

La première erreur capitale du procès Pérès, c’est de présenter les évènements juxtaposés, alors qu’ils sont une séquence. L’origine du drame est : Martinez, le mauvais voisin. Jamais un tueur d’opérette ne serait apparu sans lui, sans ce qu’il était.

Prédateurs sexuels

Ce qui rapproche Martinez et Pérès, par contre, c’est leur tendance à chosifier leurs compagnes pour en faire des propriétés. Et faire leur marché. La méthode diffère cependant. Pérès laisse tomber sa 1ère épouse pour une plus jeune (et moins maligne). Il séduit facilement sur son lieu de travail. Mais n’a jamais profité de son statut pour forcer les autres. Du moins rien de ce genre n’est apparu dans le procès.

Martinez est différent. Authentique prédateur sexuel, il n’hésite pas à menacer de licenciement ses secrétaires récalcitrantes, et dissimule ses frasques à son épouse peu suspicieuse. Quand on s’est enrichi aussi facilement que lui, tout est permis. Ainsi, après s’être investi assidûment dans une amitié étroite avec les Pérès, il n’hésite pas à briser le couple en racolant l’épouse fascinée.

Sans un peu d’individualisme, la féminité est vulnérable

Nous pouvons supposer que tout n’allait pas pour le mieux entre les Pérès. Le mari chef de service en orthopédie vit pour ses activités multiples. Très individualiste il pense que les autres se suffisent à eux-mêmes, comme il le pratique pour lui. Mathilde Pérès a racolé son mari mais n’est pas ravie pour autant que d’autres fassent de même. Ambiguïté qui fragilise son besoin de sécurité. Elle se refait séductrice, sans cible précise. Mais un fait demeure : la famille Pérès était unie avant l’irruption de Martinez.

Mythomane avéré, il manipule et subvertit ses proies. Il vainc les (faibles) résistances de Mathilde en mettant l’accent sur les frasques professionnelles de Pérès, juste avant un voyage au Vietnam qu’elle effectue seule. Elle aura tout loisir de réfléchir à la revanche que constituerait une aventure avec Martinez. Trop simplette pour penser qu’elle va tomber de Charybde en Scylla, échanger un mâle alpha pour un autre, moins honnête.

La liaison dure plusieurs mois. Martinez s’enflamme. Mathilde parle divorce à son mari, certainement parce que son amant lui a parlé du sien. Mais il a tout caché à Laurence, sa femme. Il refuse d’avouer la liaison même quand elle est devenue évidente. Pérès pense au suicide, des proches le confirment. La défense devait-elle s’appuyer sur ce fait ? Grossière erreur, car il accrédite le crime passionnel, la vengeance brutale du mari incapable de surmonter le rejet au profit d’un rival. Mais à ce moment-là, Pérès est au fond du trou, pas la main sur son fusil.

Deux femmes, une proie et une aveugle

Mathilde, esprit labile du trio, renonce à la séparation et revient au bercail. Sa lâcheté est le 2ème point central de l’affaire. Un peu de fermeté de sa part aurait mis fin au conflit. Mais les deux mâles ne se disputaient pas sa propriété pour rien. Il faut l’avoir abandonnée soi-même.

Martinez ne l’entend pas de cette oreille. Alors qu’il est l’envahisseur par qui tout est arrivé, il refuse de se faire évincer. Devient acerbe. Laurence a-t-elle exacerbé la peur des Pérès, en décrivant l’état de sombre désespoir de son mari, propice aux pires interprétations étant donné le personnage qu’il s’était construit ? Elle joue un profil bas déplorable, incapable d’un début d’hostilité pour son mari. Elle connaît pourtant ses frasques passées, constate qu’il nie l’évidence avec Mathilde. Son amertume démontre que loin d’être sur un coup d’un soir, il songeait à les quitter, elle et son fils, y songe encore malgré le tête à queue de sa maîtresse. Comment Laurence peut-elle croire que sa passivité contribuera à éteindre l’incendie, que la tension exacerbée entre les deux coqs, toujours des voisins, va s’affaiblir ? Les non-dits des femmes approfondissent sans retour le fossé. Les mâles sont sur le point de se jeter dans le gouffre, pour le simple plaisir de s’étriper.

Mathilde, principale impliquée dans le drame, n’assume rien. Elle a joué la séduction avec Martinez, se voyait dans un roman où tout finit au milieu des bouquets de fleurs. Mais l’incendie s’est déclaré dans les deux maisons. Qu’indique l’incohérence continuelle de sa déposition ? Sa panique. La déroute d’une femme prise entre deux feux à peine déguisés en sollicitude. Sous le feu de Pérès, elle minimise son implication, fait croire à des relations forcées, accentue la dangerosité de Martinez pour faire oublier la sienne. Pérès avale ces fadaises avec un appétit de forcené. Il peut enfin se débarrasser de cet accroc intolérable à son ego. Et l’image redoutable que s’est construite Martinez est l’enrobage parfait pour dissimuler les exagérations de Mathilde.

La réalité des menaces

Aucune trace de menaces de Martinez envers le couple et les enfants Pérès, au moment du procès. Ont-elles existé ? Nous pourrions supposer que Martinez, grand manipulateur, effaçait ses traces accablantes. Mais Pérès ou Mathilde, eux, les auraient conservées. Martinez n’était pas réellement un espion. Il n’y a donc pas eu de menaces factuelles. Tout a été fantasmé.

Pérès n’a pas inventé seul les menaces. Martinez lui-même, puis Mathilde et Laurence, les lui ont proposées sur un plateau. Celui qui les a éprouvées comme totalement réelles, dans son univers intérieur profondément gauchi, c’est Pérès. Cela suffit-il à dire qu’il a prémédité le meurtre, comme ont voulu le faire croire les avocats de la partie civile ? Le mobile vengeur a disparu. Pendant la liaison adultère il voulait se suicider, pas tuer. L’épouse est revenue, repentante. Se dédouane en dépeignant Martinez comme un agresseur toujours dangereux. Pérès est maintenant placé en situation de chevalier blanc. Sa responsabilité est d’agir.

Préméditation ou déméditation ?

Préméditer un meurtre, c’est mettre un minimum de chances de son côté. Certes Pérès a le discernement altéré par des mois de méchantes ruminations contre le “diable” Martinez, mais l’amateurisme déboussolé dont il fait preuve ce jour-là suffit à dégonfler toute accusation de préméditation. Il agit au grand jour, pour remplacer une justice défaillante.

De l’image construite par Martinez, Pérès a tiré une certitude : ce n’est pas une bagarre à coups de poing qui l’impressionnera. Sans doute y réfléchit-il en fumant ce cigare, peu avant la confrontation, tentant de mettre ses pensées en ordre. Il a croisé le fils de sa future victime, l’a salué. Impossible qu’il ait pu le faire en sachant qu’il allait abattre le père du gamin juste après. Idée radicalement étrangère à tout ce que Pérès est, même profondément perturbé par la situation. Pérès décide qu’il faut effrayer Martinez par le seul langage qu’il connaît : les armes. Il saisit son fusil et cherche Martinez. Il va « inverser la terreur ».

Pérès est bon tireur. Il s’entraîne régulièrement. Il lui faut pourtant 3 balles pour tuer. Pourquoi ? Il tire d’abord pour réduire à l’impuissance. Il blesse Martinez une fois. Il veut montrer qu’il est prêt à tout. Mais au lieu de déclarer avoir son compte, face à un fusil, l’autre ne s’arrête pas. Un vrai professionnel l’aurait fait. Mais il ne l’est pas. Pérès n’a pas le temps d’y réfléchir. Il tire une 2ème fois. Martinez est à terre, la hanche éclatée.

Qu’est-ce qui traverse l’esprit de Pérès ? Nous l’imaginons sans peine. « Je suis devenu l’agresseur. En l’amochant aussi gravement, c’est direct la prison. Pendant ce temps-là ce salopard aura le champ libre avec ma famille ». Il tire la 3ème balle mortelle. Inéluctable, pourrait-on dire, au bout d’une telle séquence.

La justice n’est pas une science

Résultat inéluctable de l’affaire et non sa cause. Pourtant cette 3ème balle fonde la sentence finale. Certes la justice n’est pas une science, mais là elle fait de l’anti-science : elle part du résultat et en tire l’origine. Olivier Pérès me fait l’effet d’un étalon qu’un cavalier a mené de force au combat en lui infligeant des sévices. Épilogue: l’étalon piétine son cavalier. Et c’est l’étalon qu’on mène à l’abattoir.

Impossible de se réjouir de la mort d’un homme. Mais sans passion, il est possible de dire que le monde se porte mieux sans Martinez, le prédateur qui a initié ce drame. Laurence, s’étant refusée à rejeter son mari, s’interdit aussi le secret soulagement de la perte d’un mari menteur et volage. Quant au fils Martinez, pour qui son père « était tout », mieux vaudrait qu’il retranche quelques parties du tout pour ne pas devenir mythomane à son tour. Le père ne s’est guère préoccupé du fils.

La valse des mensonges

Que de mensonges dans ce procès ! Personne n’échappe au parjure, à part quelques témoins et l’avocat parisien, seul à ne pas être impliqué intimement par la réputation des protagonistes. Pérès ment sur la légitime défense et se rend indéfendable. Discours et attitude contradictoires (« J’ai perdu mon discernement » et « Mon discernement est absolu »). À sa décharge, il sait que le tribunal jugera surtout l’issue et passera le reste en circonstances atténuantes. Affligeante justice qui incite les accusés à mentir tout en leur faisant jurer le contraire.

Jurer de dire la vérité, les avocats devraient également le faire. Ceux de la partie civile, et même l’avocat général, se sont montrés minables, loin de la hauteur que mérite leur charge. Pérès n’est pas étranger à cette dégringolade. “Le diable existe”, son livre publié avant le procès, est encore à mettre sur le compte d’un ego surdimensionné. Il y pourfend ses accusateurs ainsi que l’avocat général, traité de “hyène”. Il a pété les plombs le jour du meurtre, mais n’a toujours pas remis le courant. En exerçant des pressions aussi grossières sur le public, il passe pour un nazillon. Le soutien populaire, de toute façon, est limité par le cadre très strict des questions posées aux jurés. En tentant de se faire héros dans une histoire où il n’y en a aucun, Pérès se rabaisse au niveau de sa victime, convaincu à son tour que seule la manipulation permet d’arriver à ses fins.

Fourberies de l’accusation, déni chez l’accusé

Réquisitions fourbes de la partie civile, qui essaye de faire passer Pérès pour un assassin calculateur alors que tout montre qu’il l’est de circonstance. Réquisition plus sincère du défenseur, mais qui achoppe sur la légitime défense, intenable mais dont Pérès ne veut pas démordre pour obtenir l’acquittement. Pourquoi cet espoir insensé ? Il a goûté l’horreur du Camp Est. Son univers s’est effondré, lui qui croyait obtenir des félicitations feutrées mais sincères pour avoir débarrassé la planète d’un dangereux tueur. Loin de se voir en assassin, le séjour en prison l’anéantit. Apitoyé, le juge le met en liberté surveillée.

Fatale erreur quand le procès effectif n’arrive que 3 ans plus tard, la pandémie aggravant l’inertie de la justice. Peu à peu Pérès a repris une vie presque normale. Il s’est persuadé que l’acquittement est justifié. On ne peut plus lui voler sa vie. Au lieu de gagner l’altitude que produit souvent l’enfermement des corps et des pensées, il est resté dans les enfers où a eu lieu le drame. Le diable, il l’a effectivement rencontré. Mais ne lui a pas échappé.

Au final il prend 20 ans. Vue la manière dont Pérès s’est présenté, dépourvu de toute résilience, les jurés ont eu raison. Néanmoins c’est l’emprisonnement borné, lourdingue, d’un homme qui n’est pas dangereux et dans lequel la société a énormément investi. Car Olivier Pérès était au sommet de son art, professionnellement. Un chirurgien trop sûr de lui, mais pas en raison de fautes dans son métier, bien au contraire. Trop d’intelligence manuelle pour avoir une bonne intelligence émotionnelle ? Il ne peut rien rendre à la famille Martinez mais pourrait rembourser la société, en continuant à exercer son activité, auprès de ceux qui en ont besoin. Les files d’attente sont longues. Résilience plus utile que d’être une charge stérile, au fond d’une cellule.

À quand une justice plus utilitariste ?

Mais la justice est symbolique avant d’être utilitariste. Flemmarde et fonctionnaire aussi. Pérès ne passera pas entre les lignes serrées du code civil. Il ne s’est pas fait assez petit. Comprendra-t-il qu’il faut accepter de perdre en stature pour regrandir ?

Mathilde Pérès devait-elle partager la condamnation ? Elle a séduit Martinez, puis cornaqué Pérès contre lui au lieu de le tirer dans l’autre direction. Prise entre deux enfants belliqueux aux placards empli d’armes. Dépourvue de la stature nécessaire à désamorcer la situation. Comment survivre entre deux rouleaux compresseurs ?

Il est aberrant de juger la séduction au même niveau que l’action. J’assimile cela au sexisme, qui consiste à amplifier les différences sexuelles autant qu’à les dénigrer. La sexologie par contre est un outil fort utile. Elle analyse les conséquences du sexe sur les comportements sociaux. À l’évidence en Nouvelle-Calédonie les opportunités des femmes ne sont pas encore similaires à celles des hommes.

Même dans un milieu élitiste comme celui des Pérès/Martinez, les femmes n’ont pas les mêmes modes d’influence. Elles peuvent subvertir les mâles alpha mais ceux-ci disposent. Agissent. S’affirment décideurs. Le tribunal doit-il juger Pérès responsable de son acte ou irresponsable parce qu’influencé par Mathilde ? En ne chargeant pas sa compagne, Pérès a choisi. Personne ne peut lui refuser ce droit. Il a impérativement besoin de ce dernier fond d’assurance pour construire sa résilience.

Mauvais sexisme

L’idée de partager la peine entre Pérès et Mathilde est donc du mauvais sexisme. Ils ne se sont pas autorisés les mêmes droits. Jamais Mathilde n’aurait tué. Pérès l’a fait. Mathilde aurait mérité une peine avec sursis, qui n’aurait pas enlevé les deux parents aux enfants. La culpabilité de Laurence Martinez, quant à elle, est surtout morale.

Dans cette affaire, tous les protagonistes sont pris au piège de la double personnalité de Martinez, qui reste le fondement de l’issue fatale. Sans ce jeu sur lequel il a fondé sa vie, jamais le règlement de comptes n’aurait atteint un tel sommet de férocité. En rendant si véridique sa réalité alternative, Martinez a rendu également réaliste que… les espions meurent facilement.

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