La source du Big Bang ukrainien

Tomber des nues

Ukraine envahie. Stupéfaction populaire en occident. Comment un coup de force pareil peut-il encore survenir à la porte de chez soi, quand chaque risque paraît immédiatement décortiqué par les réseaux d’information, puis englué dans une série de contre-mesures qui rend toute action radicale impossible ? L’occident vit aujourd’hui dans cette béatitude : l’action brutale à grande échelle est impossible. Trop d’alarmes seraient sonnées, trop d’embuches dressées. C’est vrai : les coups d’éclat ressemblent aujourd’hui à du cirque, comme l’assaut du Capitole par les trumpistes déçus. Les menaces s’extraient rarement des univers virtuels, crachats dégoûtants dont la célébrité ne dépasse pas quelques jours. Un seul sujet emplit d’affilée plusieurs numéros des hebdos : les affaires politiques, et en particulier les élections présidentielles. Quelle est la guerre la plus agressive menée par les occidentaux ces dernières décennies ? Celle contre leurs propres dirigeants, dont ils exigent une opinion précisément alignée sur la leur. Tâche bien sûr impossible dès lors qu’ils sont cent millions pour un président. Le mal élu est donc systématiquement bombardé de critiques et salissures. Quotidien de la guerre intestine dans nos démocraties.

Démocraties ? Méritent-elles vraiment ce titre ? Nous le dénigrons à la Russie et la Chine. Ces pays ont pourtant des systèmes électoraux participatifs. Appelons-les ‘démocraties autocratiques’, et les occidentales ‘démocraties anarchiques’. Les unes comme les autres montrent une dérive sévère par rapport à la démocratie authentique. En cas de conflit, l’autocratique l’emporte aisément sur l’anarchique.

Démocratie autocratique vs anarchique

Inutile de vous détailler la dérive autocratique, les médias en sont emplis. Un Poutine névrosé par la disparition de la grande URSS élimine ses opposants et excite la fibre nationale populaire. Une immense armée qui s’ennuie ne demande qu’à le suivre. Voici l’Ukraine envahie. Faut-il critiquer le pouvoir présidentiel excessif, comme nous le faisons chez nous ? Un grand nombre de russes ne sont pas si mécontents de cette politique expansionniste. Si l’armée évite l’enlisement, le sort de l’Ukraine pourrait être réglé aussi vite que celui de ses parties déjà absorbées. La réputation de Poutine auprès des russes sera grandie. Il est joueur mais pas trop.

Il est sommaire de placer arbitrairement la sagesse dans la foule plutôt que ses dirigeants. Chacun manipule l’autre, mais les dirigeants sont mieux organisés. L’ayant amèrement constaté, les foules occidentales abandonnent leur propre action (le vote) et se contentent de refuser l’autorité des dirigeants. Effet secondaire : elles leurs ôtent tout pouvoir. Les présidents européens sont affaiblis moins par leur absence de coordination que parce qu’ils semblent des marionnettes huées sur la scène par des électeurs mécontents. D’un côté, un autocrate avec une flèche encochée, de l’autre des girouettes oscillant dans les tempêtes de critiques. Bataille inégale, n’est-ce pas ?

Comment devrait opérer une hiérarchie ?

Contester la hiérarchie a entraîné en occident une dérive aussi nocive que refuser de la contester en Russie. Ce n’est donc pas la hiérarchie en soi qui est le problème. Où se situe-t-il, à votre avis ?

Regardons comment fonctionne la foule des citoyens, niveau fondateur. Les opinions se diversifient, se rencontrent, s’affrontent. Pour éviter des rues sanglantes, le système recourt au principe de représentation. Mon opinion est transmise à un élu. Son pouvoir demeure, ni éteint par un voisin qui m’emprisonne ou m’assassine, ni amplifié par le terrorisme que moi-même serais tenté d’exercer.

Mon élu discute avec les autres. Il doit trouver un compromis. Pas facile, mais à son niveau la bagarre fait moins de morts. Un bon compromis n’est pas simple ; c’est l’affirmer qui est simpliste. Il ne s’agit pas de sélectionner un avis (par la force des hurlements, au tirage au sort, à la lutte gréco-romaine…) et faire taire les autres. Un bon compromis est complexe, intégrant le maximum de critères et leur priorité. Il étend la hiérarchie décisionnelle, qui en fait l’intelligence. Parfois un élu semble grand vainqueur. Si le débat est respecté, c’est qu’il a proposé d’emblée une solution complexe.

Complexe n’est pas compliqué. La complexité concerne le modèle, qui s’enracine dans la profondeur du problème. Il utilise des mesures simples, parce que le modèle les désigne comme leviers efficaces. 

Que devient la solution ? Est-elle vraiment appliquée ? Des freins la guettent : 1) ascendants (elle se perd ou se fait bloquer par une hiérarchie supérieure), 2) descendants (inertie des employés chargés de l’administrer, réticence du public). L’application peut être tronquée par les promoteurs eux-mêmes, une fois l’accord obtenu. Démagogie et intérêts personnels en embuscade. Un contre-pouvoir est nécessaire à chaque étage de la hiérarchie.

La nécessité des contrepouvoirs, y compris aux droits

La hiérarchie n’est pas le problème, ses dysfonctionnements le sont. Une hiérarchie efficace est fluide, fait évoluer ses personnages, rémunère les objectifs de la fonction plutôt que les beaux parleurs, équilibre pouvoir et contre-pouvoir. Qu’est-ce qu’une vraie démocratie participative ? Celle où les citoyens tentent de s’inscrire dans cette hiérarchie et respectent ses ordonnances. Droit et devoir.

Dans la dérive autocratique russe, le citoyen abandonne son pouvoir. Une chance, parfois, quand le président est une lumière. Une catastrophe quand son dossier psychanalytique fait 3 tomes (j’en ai 10 pour Trump et Poutine).

Dans la dérive anarchique occidentale, le citoyen ôte son pouvoir à ses représentants. Une bonne chose pour sortir d’un régime autoritaire, mais une catastrophe quand le pays doit affronter un agresseur bien soudé autour de son leader.

Notre propre dérive est la pire en fait, parce qu’elle effondre les hiérarchies. Elle barre en effet la route à la seule solution globale, qui est de hausser la hiérarchie des nations jusqu’à un niveau de décision planétaire. Il ne peut se former qu’avec des chefs dotés de pouvoirs identiques par leurs populations. Il se doit d’être équilibré, comme les autres, par des contre-pouvoirs. Trouve-t-on ces ingrédients dans nos démocraties occidentales aujourd’hui ?

L’Ukraine prise entre deux dérives

Non. Poutine discute avec des pairs plus intelligents que lui mais qui semblent plus faibles, par manque de soutien populaire. Poutine s’est affranchi d’un tel soutien à l’aide d’une hiérarchie imperméable. Les foules occidentales ont détruit leurs propres hiérarchies et héritent des leaders les plus démagogiques.

La malheureuse Ukraine, qui cherche sans doute une démocratie authentique, est la victime d’un Big Bang entre ces deux dérives.

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