L’anticonformisme peut-il devenir un enfermement ?

Mon ex-meilleur ami est anticonformiste notoire. Déconstructeur depuis l’adolescence, il s’amuse à déstabiliser les certitudes avec assez de délicatesse pour que ses interlocuteurs ne ressentent aucune agression. Un encouragement fort : il fait la même chose sur lui-même. Perpétuellement moqueur de son propre discours. Vous prenez dedans ce qui vous plaît ; rien ne vous y force. Ainsi devenez-vous propriétaire de la critique esquissée.

Collectivisme. Cette approche n’empiète pas sur l’autre. La part individualiste de cet ami ne s’expose qu’aux proches. Il se dit créateur du ventilationnisme, avatar du déconstructionnisme consistant à présenter aux gens les pires sottises sous l’apparence qui prête à les croire. Très pince-sans-rire, il y parvient remarquablement.

Le problème est qu’il a fini par croire à ses propres sottises. Aujourd’hui, il abrutit ses anciennes connaissances de tours célèbres explosées par la CIA et de vaccins létaux. Il ne vous lâche pas tant que vous n’avez pas reconnu intégralement la pertinence de ses propos.

Individualisme. Entretemps le ventilationnisme et les ouvrages qu’il a produits n’ont pas été reconnus comme vitaux par l’univers. Plus prosaïquement l’auteur n’a pas non plus été considéré comme essentiel par les compagnes qu’il désirait. Un individu déçu effondre sa part collectiviste et amplifie désespérément son ego, jusqu’à lui faire barrer l’horizon. L’ego de mon ami a connu cette hypertrophie dans un monde qui n’appartient plus qu’à lui.

Comment est-ce possible chez un anti-conformiste ? Ce statut traduit un observateur attentif, mordant, capable de griffer son propre ego qui recule prudemment. Comment le pamphlétaire, qui use son existence à secouer celle des autres, peut-il devenir à son tour grégaire et conservateur dans sa pensée ?

Fâcheusement c’est très facile. Il suffit de remplir son anti-conformisme de stéréotypes. Ils sédimentent au fil des années, depuis le sol vierge de l’adolescence jusqu’à la chape épaisse du vieux radoteur. Le jeune Hell’s Angel imprévisible finit dans un enfer si routinier que plus une seule de ses saillies n’étonne.

L’esprit de mon ex-meilleur ami s’est empli de codes et de symboles sataniques, Illuminati, Big Pharma, CIA. Il tourbillonnait autour de la vérité pour lui planter ses banderilles. Il a fini par créer un fossé d’où il ne l’aperçoit plus. L’atmosphère y est étouffante. Le ventilationnisme est cassé.

Ne vous conformez à aucun anti, sauf si c’est un anti-gel.

*

Laisser un commentaire

*

code