La société des merles

Un groupe de merles des Moluques se chamaille. En y regardant de plus près, cinq d’entre eux sont en train de mettre une raclée au sixième. Coups de bec et de griffe. La victime n’en mène pas large et s’enfuit à tire-d’aile, poursuivi par le groupe vengeur, qui se lasse au bout de quelques instants. Coupable d’une incartade mystérieuse, le merle a été jugé et puni.

La scène ne m’aurait guère étonné si les Moluques s’étaient attaqués à une corneille ou un autre intrus étranger. Ici cette affaire strictement interne pose question : Est-il avantageux pour l’espèce que ses membres se bagarrent, au risque de se blesser mortellement et réduire leur nombre ? A priori oui, puisque les Moluques ont conquis prestement l’ensemble du territoire calédonien à leur introduction en 1867, malgré une présence aviaire déjà forte. Ces oiseaux sont très intelligents, c’est-à-dire capables de représentation détaillée du monde pour mieux le soumettre à leur intention. Mais cela n’a-t-il que des avantages pour l’espèce ?

L’intelligence a un effet secondaire : agrégeant davantage de paramètres pour affiner l’image du monde, celle-ci est personnalisée davantage. Elle s’éloigne des autres. Chaque individu fabrique sa propre réalité intérieure. En son sein, la représentation du collectif prend également une coloration personnelle. Les règles “communes” sont en fait une version locale, que l’individu cherche à faire valoir auprès des autres. Il existe donc un conflit à deux niveaux : entre des intentions clairement individuelles, mais aussi entre les versions des règles collectives portées par les individus.

La résolution du conflit est bien différente dans les deux cas. Quand la bagarre entre deux personnes se gère à l’aide d’une règle réellement commune, le perdant accepte l’issue. Si la règle elle-même est incluse dans le désaccord, aucun résultat constructif ne peut en sortir. Corollaire : l’intelligence doit progresser de concert avec la conscience sociale. L’intelligence étant une hiérarchie conceptuelle, comme nous l’avons vu ici, la société se hiérarchise en parallèle pour que certains membres symbolisent les règles. Ils sont la seule référence indiscutablement commune entre les individus.

Je peux donc supposer sans risque que les Moluques, dotés d’une vive intelligence individuelle, possèdent un langage élaboré qui leur permet d’élaborer des règles sociales sophistiquées. Ils n’ont aucun mal à repérer quand l’un d’eux les transgresse. La force du regroupement est un avantage très supérieur au risque de perdre celui qui ne s’y plie pas. L’association des deux intelligences, individuelle et sociale, assure le succès de l’espèce.

Le plus doué en ce domaine a été Homo sapiens. Sa position exceptionnelle vient du traitement collectiviste rigoureux des conflits entre individus. Il a formé une hiérarchie complexe pour un réglage fin entre ces deux importances, individuelle et collective, qui ne nuit ni à l’une ni à l’autre. Chacune tient l’autre en respect sans l’étouffer. Chez les grands fauves, l’individualisme est trop fort ; chez les insectes, trop faible. Malgré la puissance spectaculaire de l’individu chez les premiers, du collectif chez les seconds, ils n’ont pas gagné la compétition évolutive.

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