Vivre ensemble… avec nos cynismes

Cet article commence par ausculter les bases de la vie sociale. Des notions élémentaires ? Elles conduisent pourtant à requalifier le principe de liberté. Ce n’est pas un blanc-seing pour polluer les autres. Au contraire c’est en étant plus attentifs à eux que nous augmentons notre liberté effective. Gérer scrupuleusement ses devoirs collectifs libère l’indépendance personnelle. En représentant correctement les pouvoirs qui m’entourent et leur légitimité, j’évite de passer ma vie à protester, guerroyer en vain, défendre une chimère au prix d’un effondrement de mon bien-être effectif. Lisez aussi: ‘Redouter la mort c’est craindre d’avoir détruit sa vie’.

‘Vivre ensemble’ n’est pas ‘vivre à côté de’

« Je ne veux pas vivre avec lui ! ». Refuser de se mélanger avec d’autres est parfaitement légitime. Qui voudrait nous forcer à vivre en couple ? À intégrer une famille, un clan ? À changer de culture, de religion ? Ce sont des harcèlements inacceptables.

Passons à l’autre bout de la lorgnette : Accueillir les immigrants motivés, partager sa nourriture avec les affamés, aider les victimes d’un coup du sort, sont des attitudes parfaitement appréciables. Qui voudrait nous convaincre qu’elles sont injustifiées ? Un tyranneau gesticulant dans son terrier ?

Se mélanger et refuser le mélange apparaissent ainsi, tous deux, comme une atteinte à la liberté ! Voilà qui en dit long sur l’opposition de l’individualisme et du collectivisme. Comment sortir d’un paradoxe aussi radical ?

C’est mon paradoxe!

Il suffit de réaliser que le paradoxe est en moi, que j’en suis propriétaire. Part individualisante et part collectivisante. Que l’une empiète trop sur l’autre et me voici en conflit intérieur, révolté contre les ingérences. L’équilibre ne se dicte pas, c’est un choix personnel.

Mais lorsque je refuse de laisser la société édicter mon besoin de collectif, j’abandonne également mon droit de dire à la société comment elle doit procéder. Donnant-donnant. Il existe aussi un libre-arbitre du collectif vis à vis des individus. Le collectif n’est pas une entité imaginaire. Pas davantage en tout cas que l’image de soi.

Un droit se paye

Les choses s’éclaircissent : Pour que j’exerce mon droit à parler du vivre ensemble, je dois commencer par accepter le mélange. Est-ce évident pour vous ? Pourtant la plupart d’entre nous donnent leur avis de l’extérieur, sans être entrés dans le mélange. Leur opinion est invalide, ils n’ont pas gagné le droit de la faire jouer. Mais ils font comme si…

C’est la grande imposture, aujourd’hui, que masquent les imperfections de la démocratie. Beaucoup de citoyens prétendent à des droits égalitaires dans de larges entités sociales, quartier, ville, nation, monde, alors qu’ils ne souhaitent pas vraiment en faire partie. Leur désir se limite à un groupisme réducteur : même idées, couleur, patrimoine. Les menaces sont facilement écartées. Mais peut-on alors prétendre à la gestion des conflits provoqués par ce groupisme ? Peut-on discuter avec les autres groupes quand on refuse d’appartenir à l’ensemble qu’ils forment ?

Le petit marché des biens collectifs

Cette confusion entre les droits individuels et collectifs est entièrement responsable du repli contemporain des gens sur eux-mêmes. Nous n’avons jamais été si nombreux, si connectés… et pourtant si solitaires. La solitude, pourquoi pas ? Mais alors quel pouvoir nous reste-t-il sur les autres ?

Notre idée de l’isolement est illusoire et il faut accumuler les oeillères pour la protéger. Elle est devenue intenable. Même en cultivant son potager sans rien demander à personne et sans s’en éloigner, la récolte est menacée par tout aléa climatique et bientôt par une catastrophe écologique. Le terrier n’est pas une option.

Certains impératifs collectifs sont plus séduisants que d’autres. Nous avons envie de faire notre marché. Tiens, je suis OK pour sauver la planète mais pas payer l’essence plus cher. Je veux bien un hôpital à proximité mais pas une décharge ? Non, on ne fait pas son marché. Le collectif est un package de services intriqués. Si je veux influencer leurs dispositions alors il me faut m’investir dans le collectif et non le rejeter.

Bientôt que des candidats-dictateurs?

La crise du collectif se retrouve dans une crise du politique. Désormais il n’est plus là pour gérer l’opinion de ses électeurs, mais pour l’imposer. Plutôt que rendre le conflit productif et trouver la meilleure synthèse, il doit recruter pour son groupe afin que d’une courte majorité il impose sa dictature. Le centre rétrécit devant les extrémismes. Le consensus est un idéal suranné. Pour faire bonne mesure, il est accusé lui-même de dictature. Ainsi abroge-t-on dans les esprits l’idée qu’il existerait encore un collectif. Prenez simplement le politicien qui épouse vos plus mauvais côtés. Quitte à être sous la coupe d’un dictateur, arrangez-vous pour l’avoir choisi !

La France possède encore assez d’homogénéité culturelle pour qu’un collectiviste authentique surnage jusqu’à la présidence. Est-ce également le cas en Nouvelle-Calédonie ? Est-ce possible dans un pays si divisé au plan ethnique ?

On demande le père de la petite Calédonie

Pour faire surnager le vivre ensemble il faut un grand personnage, quelqu’un capable de focaliser l’intérêt du collectivisme, de l’ouvrir même sur de plus larges perspectives. Or si les calédoniens trouvent sans difficulté des symboles pour leurs intérêts individuels, ils n’en ont aucun pour le collectif. Le dernier était le couple Tjibaou-Lafleur, il s’est affadi. L’accord tant vanté était bancal, a balayé les questions les plus critiques sous le tapis, a laissé en héritage les 3 pommes empoisonnées des référendums, la dernière à moitié croquée.

Le couple s’est vu diminué presqu’aussitôt de Tjibaou, de loin le plus collectiviste. Raidissement à nouveau des deux blocs, rupture invisible du dialogue, émergence de politiciens sans envergure et vivant de leurs idées radicales comme des petits fonctionnaires. Des grands personnages il en existe pourtant, en Nouvelle-Calédonie. Mais ils se tiennent prudemment à distance du panier de crabes. Si vous tentez de les réconcilier ils se mettent tous à vous pincer !!

C’est l’impasse

Le collectif n’a plus de symbole et les individus, ne l’apercevant plus, n’ont pas l’idée de le reconstruire. Il ne naît que d’un élan positiviste, de la pensée que l’on puisse devenir quelque chose de plus grand, que l’on n’est pas forcément diminué quand le collectif prend de l’importance, puisque c’est avec une part de soi.

Le positivisme c’est difficile. C’est tellement plus facile de récriminer. Même les philosophes trouvent des qualités plus grandes au négativisme. Il rend moins aveugle à la réalité. Moins individuellement aveugle. Mais comment allons-nous rendre universelle cette réalité personnelle plus perçante, sans la collectiviser ?

Un grand homme peut être élu par les cyniques

En devenant moins aveugles, nous n’échappons pas à notre paradoxe intérieur, ce conflit entre l’individu qui veut exister par lui-même et qui veut s’imprimer dans le collectif, qui veut s’isoler mais aussi s’étendre. L’aveuglement caché est de croire qu’un tel conflit peut se résoudre, qu’on peut être entièrement soi en occultant l’une de nos parties.

Gardons alors nos récriminations pour l’égo fermé. Sortons nos félicitations pour l’esprit ouvert. Négativisme pour les individus, positivisme pour le collectif. N’ayons aucune réticence à faire partie des plus grands cyniques, tant qu’on vote pour le meilleur des pères.

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